Sainte Marie de la Mer

Immersion chez les gitans des Saintes-Maries de la Mer

Plus de 10 000 gens du voyage se retrouvent chaque année, à la Pentecôte, au plus grand pèlerinage gitan du monde.

Reportage photo aux Saintes Maries de la mer réalisé dans le cadre d'un article de presse consacré à l'illustre musicien gitan Ricao et sa communauté.

Article paru le 6 juin en page culture du journal Midi libre

ET LE PEUPLE DU VENT SE POSA AUX PIEDS D'UNE VIERGE NOIRE
Depuis 1838, selon les premières traces écrites, les gitans du monde entier se rassemblent aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le plus grand pèlerinage des gens du voyage. Chaque dimanche de Pentecôte les trouvent dans le sillage de Sara, leur sainte Patronne. La plage devient alors noire de monde pour accompagner le bain de pied de leur vierge au teint tanné. L'apothéose de dix jours de musique, de chants et de ferveur autour des feux de bois.

Ils sont comme le vent. Ne savent pas d’où ils viennent ni où ils vont. Mais depuis des lunes, le 24 mai, le peuple gitan se pose au pied d’une vierge noire. Chaque dimanche de Pentecôte, les gens du voyage retrouvent cet ancrage éphémère, des racines volatiles qu’ils ont choisies, au bord de la Méditerranée, dans un village portant le nom d’une autre sainte, mais qui célèbre Sara avec ferveur. De 2 000 habitants, la population des Saintes-Marie-de-la-mer enfle jusqu’à 10 000 résidents et se transforme en un campement de guitares. Les camping-cars ont chassé depuis longtemps les roulottes en bois. Mais, le soir tombé, les feux de camps brûlent comme il y a des centaines d’années et la nuit devient incandescente.

La dynastie aux yeux lagon
Cela fait une dizaine de jours que Nelly, Pamela, Stéphane, Minto et leurs enfants aux prénoms qui chantent la mer, le ciel et la terre, Iloukian, Ylais, Inaia ou Sokayna, ont quitté leurs quartiers de Montpellier. « Ici, aux Saintes, nous nous installons toujours au même endroit. Aujourd’hui, nous vivons dans des maisons mais contrairement à nos petits, nous avons connu la vie itinérante, dans les caravanes de nos parents » : Nelly, enfant de partout et de nulle part, descend d’une dynastie aux yeux bleu lagon. Petite-fille de Manolo Bissière, fondateur historique des Gypsy King avec les Reyes. Petite-nièce de Manitas de Plata, le maestro, qui, un même dimanche de Pentecôte, il y a un an, s’était assis juste là, au milieu de sa famille et de ses amis, et avait fait voler ses “petites mains d’argent” à la lumière des flammes. Ricardo Baliardo, le Sétois, né dans une roulotte appelée la Verdine, ne savait pas encore qu’il vivait son dernier pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Six mois plus tard, un millier de personnes accompagnaient au cimetière de Grammont, à Montpellier, celui qui avait toujours préféré la liberté à l’argent et se plaisait à répéter « L’argent, je m’en fous, je n’ai jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard »...

Ricao élevé sur scène par Manolo et Manitas
RicaoIl est 19 h, ce 24 mai 2015. Sara, la patronne des Gitans a retrouvé le silence de son église après son bain de mer et de foule. Au campement, le poulet mijote sur les barbecues. On attend Ricao, fils de Manolo. Devenu le patriarche depuis la mort de son père il y a quatre ans. Il arrive, bel homme de 57 ans aux cheveux poivre et sel, sanglé dans un costume noir, l’écharpe blanche autour du cou. Du sang de légende coule en lui. Son arrière-petite-fille lui tend sa guitare rose. Il la signe... Tous les enfants ont leur instrument tatoué du nom de ce grand joueur de rumba catalane. Il vient de donner une interview pour une télé japonaise. « Là-bas, ils sont fous de musique tzigane, sourit Ricao Bissière, il existe toute une rue où l’on n’entend que du flamenco, en fermant les yeux tu te croirais au milieu des gitans ». Des journalistes américains réalisent également un reportage sur lui, lors de ce pèlerinage. Et le 9 juin, le cinéma le Castillet à Perpignan présente en séance unique, le troisième volet qui lui est consacré, dans la trilogie gitane réalisée par André Soucarrat. Mais pour l’heure, c’est la poussière de ses mocassins en daim qui chiffonne Ricao. Les femmes les lui nettoient. Puis il s’attable, seul. Il mange avant son concert privé, à quelques tours de roue de là. Mondialement connu, Ricao n’a pourtant jamais dépassé les frontières de l’Europe. Comme son papa. « Les avions sont faits pour les oiseaux et les bateaux pour les poissons », Ricao « Il disait que les avions, c’est fait pour les oiseaux et les bateaux pour les poissons, moi je vais là où mes pas peuvent me porter pour pouvoir être sûr de revenir ». Pour la petite histoire, Manolo refusera un concert au Carnagie hall à New York. Le jeune Manitas de Plata pallie cette défection et entame alors sa carrière internationale. « Mon grand-oncle Manitas appréciait que je garde les racines traditionnelles de la musique gitane. Mon père et lui m’ont toujours poussé en avant sur la scène, c’est grâce à eux que j’en suis là. Ils m’ont ouvert beaucoup de portes ». Les amis de papa et de tonton s’appellent Lucien Clergues, Salvador Dali, Georges Brassens ou Pablo Picasso. Ricao fraternise aussi avec Gilbert Bécaud et sa femme Cathy. Et même Mike Brandt : « Il me disait que la classe était plus importante que la beauté », sourit Ricao. D’un seul signe, il fait apparaître deux assiettes devant ses hôtes du jour. « Chez les gitans, c’est impossible de manger quand quelqu’un a faim à côté de nous. Je préfère lui donner mon assiette. Il y a toujours une place à notre table ». Ou au cœur de leur campement. La famille a pris sous son aile un jeune couple qui venait d’avoir maille à partir avec des jeunes. « On leur a dit de planter leur tente ici. Ils ne craignent plus rien. Ils sont sous notre protection. On a le sens de l’hospitalité chevillée en nous ». Jordi, Henri, Roger, foi de gadji

Face à lui, Jordi hoche la tête et cette petite pipe à la Popeye, vissée à la bouche à longueur de journée. Le Catalan, d’origine barcelonaise, fréquente depuis toujours le peuple du vent : « Je suis encore plus gitan qu’eux », plaisante Jordi, au prénom de Saint Patron. Il vit dans une cabane, dans les écarts de Montpellier. « Je suis au milieu de la nature. Je fais partie des étoiles ». Jordi, connaît peu ou prou l’origine du pèlerinage : « On raconte que les gens avaient jeté les trois statues des saintes Sara, Jacobé et Salomé à la mer. Que ce sont les gitans qui ont trouvé celle de Sara, elle a fait des miracles et élevé plein de petits gitans. On évoque pour la première fois le pèlerinage des gitans venus de toute l’Europe en 1838 ». Les citoyens du monde ont adopté les Saintes-Marie. Mais les Saintois ont-il accepté les gitans, précédés souvent de leur mauvaise réputation ? « Les gens qui en ont peur ne les connaissent pas. Et puis, il s’agit de se faire respecter, de ne pas se laisser faire » : le Fidel Castro santin les voit depuis des lustres passer devant son pas de porte en front de mer. «Pour moi, celui qui vient ici, c’est qu’il aime le pays, ça me suffit. On vient tous de quelquepart.» Henri fait partie de l’association des Amis des gitans. Lui vient de la mer. Chaque jour retrouve l’ancien pêcheur assis devant ses six mètres carré de souvenirs, aux côtés de Gilbert ou Roger, écrivain à ses heures, l’auteur de “Clanclan”. Henri le sage a tapissé ses murs de souvenirs et de filets de pêche en forme de toiles d’araignées... ou le contraire. Demain, le village retrouvera son calme. Eole aura soufflé sur son peuple d’élection, reparti sur les routes, destination le voyage. - Annick Koscielniak – Journaliste Midi Libre

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